Christian Mistral 

Mistral pour tous

À trente-neuf ans, l'écrivain mythique fait son entrée dans la collection «Boréal compact»... et nous reçoit à cette occasion dans son «bunker».

Michel Lapierre
Mots clés : Québec (province), Livre, christian mistral

Lorsque je demande à Christian Mistral si j'ai raison de le voir comme le seul écrivain québécois mythique né après 1960, il m'approuve avec beaucoup de discrétion. Assis à mes côtés dans son «bunker» de la rue Rachel, il précise: «Cette dimension mythique, ça ne tient pas à ma personnalité, mais à l'idée que je me fais de l'écrivain. Écrire nécessite un engagement total, sans compromissions. Il faut être meilleur que soi-même, non pas meilleur que les autres. Et, pour écrire, il y a un prix à payer tant qu'on estime que ça vaut le coup.»

Dans un Québec où les écrivains professeurs sont légion, Mistral, qui a abandonné les études assez tôt pour vivre dangereusement de sa plume, fait encore figure dans les milieux guindés de marginal, sinon d'enfant terrible. On avait beau le reconnaître comme l'un des écrivains les plus importants de sa génération, son oeuvre n'avait pas jusqu'à tout récemment la diffusion qu'elle méritait.

La publication simultanée de ses romans les plus connus, Vamp, Vautour et Valium, dans la collection «Boréal compact», à la fois prestigieuse et très accessible, vient à point nommé. Mistral, qui aura bientôt quarante ans, se réjouit de pouvoir ainsi être lu davantage par la nouvelle génération, en particulier par les cégépiens. Il m'apprend que cette génération s'intéresse déjà à son oeuvre. Elle lui envoie des courriels et lit le journal intime à caractère romanesque qu'il tient sur le Web.

Vampires de l'invisible

Les jeunes fascinent Mistral. «Je vois en eux, m'explique-t-il d'une voix émue, le rachat potentiel de ma génération pour les rêves qu'elle n'a pas eus et de celle des baby-boomers pour les rêves qu'elle a trahis. Hélas ! ils sont beaucoup moins nombreux et donc beaucoup moins puissants que ne l'étaient les baby-boomers.»

Pour se rapprocher de la nouvelle génération, Mistral publie cet été en feuilleton, dans l'hebdomadaire Ici, la première partie de Goth, roman inédit qui évoque l'actuelle vague gothique underground. Il considère la passion persistante pour le Moyen Âge qu'éprouvent plusieurs jeunes comme l'expression d'une quête chevaleresque de pureté et de générosité qu'on devrait, selon lui, prendre plus au sérieux. Si cette quête idéaliste lui semble noble et sincère, la simple recherche du bonheur, chère aux baby-boomers, lui est toujours apparue comme une «escroquerie».

Je soupçonne Mistral de se reconnaître dans l'un de ces chevaliers, jeunes mais séduits par le passé, de ces internautes de l'amour courtois, de ces tendres vampires de l'invisible. L'écrivain a beau personnifier la bohème littéraire montréalaise, il a dédaigné la contre-culture fatiguée des baby-boomers et le nihilisme aussi enchanteur que terrible des écrivains américains de sa génération, tel Bret Easton Ellis, né comme lui en 1964. Déjà dans Vamp en 1988, il exaltait la «surfemme», cet être «invisible». En 2000, dans Valium, roman de la maturité, les femmes qu'il a connues le conduisent encore vers l'invisible. «Leurs os s'effacent en premier, écrit-il, puis le goût même de leurs chairs vous abandonne.» C'est alors qu'apparaît la femme magnifiée, celle, ajoute-t-il, «que vous emporterez dans la tombe».

Je lui fais remarquer que l'un des personnages féminins de Valium partage l'idéal de l'amour courtois qui anime le narrateur. «Mistral de mes amours... je t'aime... jusqu'à la fin de MOI», écrit le personnage dans une lettre. «Qui nous dit que c'est une lettre fictive ? me demande un Mistral songeur. Nos héros et nos héroïnes sont autour de nous... Mes livres n'affirment rien. Tous les êtres humains sont liés plus qu'ils ne veulent l'admettre. J'essaie d'écrire des romans qui confirment ce que les autres pensent et ressentent. Poser la bonne question, c'est plus fructueux que donner la bonne réponse.»

Mistral, partisan ingénu de la maïeutique romanesque, est-il conscient d'avoir donné à la littérature québécoise, en créant le héros de Vautour (1990), un personnage tout à fait neuf dont l'ampleur mythique égale peut-être celle du Survenant ? Il l'est à demi.

Vautour, ce guitariste québécois, maladif, inculte et attendrissant, rêvait d'être la vedette d'un spectacle au Madison Square Garden. Mais, après avoir deviné que ce grand rêve américain était irréalisable, il atteint, lorsqu'il meurt prématurément, une grandeur inattendue. «C'est la mort, me dit Mistral, qui délivre Vautour de la tragédie de la désillusion.» Pour la première fois dans l'histoire du roman québécois, peuplée de tant de chimères, la désillusion apparaît pire que la mort et cette dernière marque une libération mystérieuse. Il n'est pas étonnant que Mistral, malgré son volontarisme et son agnosticisme, se définisse dans Valium comme un «Prométhée condamné à avoir quotidiennement le foie dévoré par un vautour». Le vautour médiéval, le vautour gothique de l'invisible.

Style de vie
Marie Hélène Poitras
 


Les Éditions Trois-Pistoles ont convié le tonitruant MISTRAL à dévoiler, dans le toujours pertinent espace de la collection Écrire, quelques-unes de ses ficelles. Tissu de vérités...

Il y a quelques années, les Éditions Trois-Pistoles créaient la collection Écrire, dans laquelle des écrivains québécois sont invités à se pencher sur le pourquoi et le comment de leur écriture, à s'ouvrir au lecteur et à le faire entrer dans leur cuisine. Depuis, les Marie-Claire Blais, Suzanne Jacob, Jean-Jacques Pelletier et bien d'autres ont livré leur petite plaquette lime. C'est au tour de Christian Mistral de le faire, lui qui publiait au printemps dernier Origines dans ladite collection ainsi que Vacuum chez Trait d'Union, une transcription des Quotidienneries, son journal, que l'on peut également traverser et suivre en direct sur son site Web: http://pages.infinit.net/mistral/Journal.html.
Une saison sous le signe de la transparence pour l'écrivain, donc, un printemps où le masque a fondu avec les neiges. Car il y a un mythe Mistral. L'auteur s'est fait connaître à 23 ans avec Vamp. Dès lors, on le salua comme l'un des phares de sa génération, déposant pression et orgueil sur les costaudes épaules du jeune romancier qui planchait déjà sur Vautour. Quinze ans plus tard, après une poignée de titres parus ici et là, moult nouvelles semées à tous vents, quelques tubes écrits pour Dan Bigras, Luce Dufault et Isabelle Boulay, un casier judiciaire "aussi long qu'un boa constrictor", Christian Mistral dresse son bilan: Origines.

Un des moments forts du bouquin est cette entrevue truffée de colles, concoctée par ses potes, à laquelle il


a bien voulu se prêter en tentant de répondre à des questions comme "Quels seraient les dangers de l'amour du dictionnaire dans le contexte évolutif de ton oeuvre?", ou encore "Comment l'érudition et le populaire se marient-ils dans ton oeuvre?".

Une figure féminine s'y détache, une forte présence qui, souvent, venait murmurer une berceuse à son oreille. Alors, "les lois même de ma nature angoissée isolée désolée s'abolissaient, fondaient comme sucre dans ce chant liquide", confie-t-il. L'origine des origines, c'est la mère. Le livre lui est d'ailleurs dédié et on saisit rapidement son importance puisque entre autres choses, elle lui apprit très tôt à déchiffrer l'alphabet. Dans le dépanneur familial du quartier Rosemont, mini-Mistral fit des unes criantes des journaux jaunes ses "premières nourritures intellectuelles".

Avec sa plume veloutée mais pleine de nerf, un peu rude et texturée, de cette signature qui a aussi les défauts de ses qualités comme de parfois souffler des bulles de style à trop forcer l'élégance, de cette voix singulière, jouisseuse et réchauffée, Christian Mistral trace le portrait de ses années vouées à l'écriture et rien d'autre, sinon aimer et vivre. "Je crois furieusement que personne n'est sur cette terre pour écrire des livres. Il faut vivre dans la joie la plus féroce que nous permet  notre tempérament. Seulement, oui, quand un livre est fini, on en commence un autre, jusqu'au dernier hoquet, en essayant de retenir un peu de beauté entre ses doigts, et de ne pas écrire trop de conneries." À mettre entre les mains de tous les aspirants écrivains.

Origines, de Christian Mistral
Éditions Trois-Pistoles, coll. Écrire
2003, 102 p

 

Tags : Christian_Mistral 

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