Nouvelle littéraire - La théorie 

Une nouvelle, c’est aussi un genre littéraire!

Si on te demande ce que sont les nouvelles, tu auras peut-être le réflexe de répondre qu’elles sont présentées par des journalistes dans les médias. Pourtant, savais-tu qu’une nouvelle peut être aussi un genre littéraire?

La nouvelle littéraire comporte plusieurs caractéristiques. Il s’agit d’abord d’un texte court, qui se situe généralement entre cinq et cinquante pages. C’est une histoire souvent réaliste qui est centrée sur un événement comportant peu de personnages principaux. La plupart des nouvelles littéraires ont un dénouement inattendu.

Des auteurs comme Guy de Maupassant se sont particulièrement intéressés à ce genre littéraire.

Théorie de la nouvelle

  • Qu'est-ce qu'une nouvelle? Définition

  • Ouvrages théoriques : une bibliographie sommaire

  • Analyse d'une nouvelle : un exemple

  • Exercices pour les étudiants

    Qu'est-ce qu'une nouvelle ?

    Je ne veux offenser l'intelligence de personne en prenant le temps de préciser, pour éviter toute confusion, que la nouvelle dont il est question ici n'est pas celle des journalistes et des médias. On sait bien que le monde de l'information qualifie de «nouvelle» tout événement récent susceptible d'intéresser le public: la mort d'un président, les rebondissements d'une guerre lointaine, la malhonnêteté d'un maire, etc. Mais il y a une autre nouvelle, propre à la littérature, qui constitue de fait un genre à part entière tout comme le sont le conte et le roman. C'est à cette nouvelle-là que se consacre ce site.

    Une des façons rapides d'expliquer ce qu'est une nouvelle consiste à rappeler le nom qu'elle porte en anglais: short story, «histoire courte»; la nouvelle se distinguerait donc d'abord par sa brièveté. Mais qu'est-ce qu'une histoire courte? Eh bien, on peut sans doute dire que si le roman compte normalement plus de 150 pages, la nouvelle, quant à elle, en compte d'habitude moins qu'une cinquantaine. Entre ces deux points de repère existe une zone d'incertitude où l'on trouve de longues nouvelles et de courts romans, des textes parfois inclassables qui ne perdent pas pour autant de leur valeur. L'important consiste à bien comprendre que la longueur d'une oeuvre n'est jamais un critère absolu de classification, mais seulement un indice, un guide.

    Parce qu'elle est brève plus souvent qu'autrement, la nouvelle ne se concentre que sur un seul événement et ne dévoile qu'une courte période de la vie des personnages; en ce sens, elle se rapproche de la nouvelle des journalistes, mais le rapprochement ne va pas plus loin car, en littérature, la nouvelle est une oeuvre de fiction, qu'elle soit ou non inspirée d'un fait vécu, tandis qu'en journalisme elle se doit d'être le reflet de la réalité.
    Parmi les définitions officielles qui figurent dans les ouvrages de référence, celle du Vocabulaire des études littéraires, de Hachette, mérite d'être retenue: «récit centré en général autour d'un seul événement dont il étudie les répercussions psychologiques; personnages peu nombreux, qui, à la différence du conte, ne sont pas des symboles ou des êtres irréels, mais possèdent une réalité psychologique: cependant, à la différence du roman, leur psychologie n'est pas étudiée tout entière, mais simplement sous un aspect fragmentaire. La nouvelle cherche à produire une impression de vie réelle.»

    L'étude des répercussions psychologiques apparaît comme une caractéristique importante de la nouvelle. Que l'on ait affaire à une nouvelle fantastique, réaliste, policière ou de science-fiction, les états d'âme du personnage principal, ses hésitations, ses réflexions, occupent toujours une large part du récit. L'événement extérieur n'est souvent que le prétexte à la nouvelle, l'élément déclencheur qui permet le déploiement des réactions des personnages, réactions auxquelles s'attarde le nouvelliste, souvent pour faire ressortir la profondeur et la complexité de l'esprit humain. Sans cette facette psychologique, la nouvelle n'est plus qu'un «récit bref».

    Plusieurs auteurs et théoriciens insistent pour dire qu'une nouvelle bien conçue doit se terminer par un événement inattendu, un point fort dans la narration, un «coup de fouet» soudain, qui serait la raison d'être même de la nouvelle. Selon cette perspective, toute la narration doit converger vers ce dénouement surprise, comme si l'ensemble du texte ne servait que d'accessoire au dévoilement final. On notera que la définition du petit dictionnaire spécialisé de Hachette que j'ai citée plus haut ne fait pas mention de cette caractéristique de la nouvelle. Sage décision. En effet, bien que beaucoup de nouvelles soient construites de manière à déboucher ainsi sur une brusque relance de l'intrigue juste au moment de se terminer, et j'en ai moi-même écrit plusieurs suivant ce modèle, rien n'empêche d'adopter un autre modèle où la conclusion n'a pas plus d'importance que le reste du récit, où toutes les parties du texte ont le même poids. Mais si l'on choisi de construire une nouvelle au dénouement inattendu, il faut s'assurer que la révélation finale ouvre la voie à une réinterprétation de la nouvelle, qu'elle force le lecteur à revenir sur le texte pour lui donner un autre sens. Il ne s'agit donc pas seulement de chercher à surprendre pour surprendre.

    La nouvelle demeure le genre par excellence des auteurs novices et des étudiants. Elle se prête d'ailleurs très bien aux contraintes scolaires, étant donné qu'on peut sans mal la faire tenir sur dix pages, ce qui est juste assez long pour permettre au professeur d'évaluer la qualité de la prose et la force des idées de ses étudiants, sans avoir à s'imposer une charge de travail déraisonnable. Mais qu'on ne s'y trompe pas, la nouvelle ne constitue pas pour autant un genre mineur; elle n'a pas moins de valeur sur le plan littéraire que le roman. Il n'est pas donné à tout le monde d'écrire de bonnes nouvelles. Je ne prétends pas, moi-même, y être parvenu plus que deux ou trois fois jusqu'ici. Dans un texte aussi court, chaque phrase doit être pesée et minutieusement attachée aux autres. La nouvelle est un texte tricoté serré qui ne laisse pas de place aux éléments inutiles. Elle exige un sens aigu de l'économie et de la pertinence, mais elle demande aussi de savoir raconter de manière à garder l'attention des lecteurs à chaque instant. Bref, la nouvelle a tout ce qu'il faut pour développer les éléments essentiels à la création que sont l'inspiration, le contrôle, la discipline, la clarté des idées et des objectifs, la rigueur et... le plaisir. Car il faut savoir prendre plaisir à écrire des nouvelles. Je ne saurais trop vous encourager à vous lancer à votre tour: allez-y, devenez auteur! ou aidez vos étudiants à le devenir.



    Caractéristiques habituelles de la nouvelle

    - Texte court, entre cinq et cinquante pages.
    - Histoire réaliste, centré sur un événement impliquant peu de personnages à l'avant-plan.
    - Exploitation des répercussions psychologiques; développement autour de l'état d'âme du personnage principal.
    - Dénouement inattendu qui force une réinterprétation du texte.


    Ouvrages théoriques : une bibliographie sommaire


    - BLIN, Jean-Pierre, L'art du conte et de la nouvelle en France de 1938 à 1975, thèse dactylographiée de doctorat d'État, Université de Lyon II, 1980.

    - BONHEIM, Helmut, The Narrative Modes. Techniques of the Short Story, Cambridge, D. p. Brewer, 1982, 197 p.

    - BOUCHER, Jean-Pierre, «Le titre du recueil: le premier récit. Le Torrent d'Anne Hébert», Écrits du Canada français, no 65, 1989, p. 27-46.

    - BOUCHER, Jean-Pierre, Le recueil de nouvelles, Montréal, Fides, 1992, 216 p.

    - CHKLOVSKI, V., «La construction de la nouvelle et du roman», Théorie de la littérature, textes des formalistes russes réunis et traduits par T. Todorov, Paris, Seuil, «Tel Quel», 1965, p. 170-196.

    - DELOFFRE, Frédéric, La Nouvelle en France à l'âge classique, Paris, Didier, 1967, 130 p.

    - ETIEMBLE, René, «Problématique de la nouvelle», Essais de littérature (vraiment) générale, Paris, Gallimard, 1975, p. 220-236.

    - FONYI, A., «Nouvelle, subjectivité, structure. Un chapitre de l'histoire de la théorie de la nouvelle et une tentative de description structurale», Revue de littérature comparée, vol. 50, no 4, oct.-déc. 1976, «Problématique de la nouvelle», p. 355-375.

    - GODENNE, René, La nouvelle française, Paris, P.U.F., collection SUP, 1974, 176 p.

    - GODENNE, René, «Comment appeler un auteur de nouvelles?», Romanic Review, fév. 1967, vol. LVIII, no 1, p. 38-43, Columbia University Press, New York & London.

    - PELLERIN, Gilles, Nous aurions un petit genre, Québec, L'Instant même, 1997, 217 p.

    - SHAW, Valérie, The short story: a critical introduction, London, New-York, Longman, 1983, 294 p.
  • Analyse d'une nouvelle : un exemple

    Plutôt que d'énumérer sèchement les principaux éléments à considérer pour mieux comprendre une nouvelle, j'ai décidé d'adopter une approche pratique. Analysons donc ensemble un texte relativement simple, «L'herbe sacrée», une courte nouvelle de sept pages (tirée du recueil Quelques brins d'herbe sur une tombe, Le Nordir, 1997). Cet exercice va nous permettre d'expérimenter une marche à suivre utile, tout en nous donnant la chance de nous familiariser avec la terminologie de base des études littéraires.

    Le titre, le sous-titre et l'épigraphe

    Une chose simple, mais essentielle, consiste à s'attarder au titre de l'oeuvre. Il est bon de s'y arrêter une première fois avant même d'avoir lu la nouvelle, puis de s'y arrêter de nouveau après la première lecture. Il est rare qu'un titre n'ait aucun lien avec le texte qu'il chapeaute; il constitue donc presque toujours une première clé de lecture, car l'auteur ne l'a pas choisi indifféremment. La même logique s'applique à tout sous-titre qui viendrait nuancer le titre, ou à ces courtes citations placée en tête de l'oeuvre qu'on appelle des épigraphes, et qui tentent de préparer le lecteur à l'esprit du texte qui suit.

    La nouvelle que nous analysons ensemble ne porte ni sous-titre ni épigraphe. Son titre, «L'herbe sacrée», peut donner à penser qu'on aura affaire à une histoire chargée de magie ou à tout le moins de spiritualité. C'est un titre qui sonne grave et solennel, qui intrigue et accroche, qui répond en cela à une partie de son rôle: attirer l'attention du lecteur, donner envie d'être lu. Ce n'est jamais là un défaut...

    Après une première lecture, le titre doit être réexaminé. S'agit-il d'un titre qui résume le contenu de l'histoire? D'un titre qui met en évidence le personnage principal? D'un titre qui exprime une énigme ou une solution possible? Ou d'un simple titre cosmétique?

    Dans la nouvelle donnée en exemple, le titre "L'herbe sacrée" force le lecteur à fixer son attention sur la cérémonie qui est décrite, plutôt que sur les personnages du récit. Cette cérémonie prend d'autant plus d'importance quand on sait qu'elle n'existe pas réellement dans la religion catholique, qu'elle n'est ici qu'une pure invention de l'auteur.


    Le résumé de l'histoire: action, lieu, temps

    Les personnages principaux et leur psychologie

    Le narrateur

    L'ouverture et la fermeture (conditions initiales et finales)

    L'élément (ou l'événement) déclencheur

    L'ambiance générale (examen du vocabulaire et de la structure des phrases)

    L'interprétation : le message, le but, les opinions exprimées

    Le contexte: titre du recueil, année de composition et tendances à la mode, auteur

  • Quelques brins d'herbe sur une tombe

    Recueil de nouvelles 

    Fiche bibliographique : Gauthier-Boucher, Luc, Quelques brins d'herbe sur une tombe, Ottawa, Le Nordir, 1997, 150 p.
    ISBN 2-921365-67-7



    De quoi s'agit-il ?

    Quelques brins d'herbe sur une tombe est un recueil de nouvelles contenant 16 textes généralement très courts : une dizaine de pages chacun en moyenne. L'oeuvre est destinée au grand public aussi bien qu'aux lecteurs les plus exigeants. Ce qui ne sera qu'une lecture divertissante pour les uns, sera pour les autres une véritable source de réflexion... du moins je l'espère. Bref, je considère que chacun pourra y trouver son compte.

    Une longue gestation...

    La majorité des 16 nouvelles ont été rédigées en juillet 1997. C'est du moins à ce moment qu'elles ont pris leur forme définitive. Mais en fait, tout le recueil était en chantier depuis presque dix ans.

    Le moment de vérité : l'envoi à la maison d'édition

    Le vendredi 8 août 1997, j'ai fait parvenir mon manuscrit, en trois exemplaires reliés, à Robert Yergeau, le directeur de la maison d'édition Le Nordir. Je savais qu'il fallait au moins trois mois avant qu'un auteur obtienne une réponse d'un éditeur, et souvent beaucoup plus. Cette fois-ci pourtant les choses sont allées vite : trois semaines plus tard, j'ai reçu un coup de téléphone qui m'annonçait que le recueil était accepté.

    La réaction des lecteurs

    Le recueil de nouvelles est paru il y a plus d'un an maintenant. Quelques critiques ont été publiées dans des journaux et des magazines littéraires. Certaines ont été plutôt sévères, d'autres ont été plus nuancées, et une a été carrément dithyrambique. Je n'avais aucune attente particulière, j'ai donc reçu tous ces commentaires avec curiosité seulement. Mon travail d'écrivain ne fait que commencer, je suis encore à me faire la main, je suis donc très conscient de mes limites et peu offusqué qu'on les souligne. Que d'autres se soient donné la peine de lire mes nouvelles et de rédiger un texte critique à leur sujet est en soi un honneur qui me suffit pour l'instant. Plus tard sans doute, dans quelques années, je me sentirai en droit de m'attendre à un peu plus. Mais il me reste encore à faire mes preuves...

    Une nouvelle qui laisse libre cours à l'interprétation

    La nouvelle «Une impasse parmi tant d'autres» semble laisser plusieurs lecteurs perplexes. Un chauffeur de taxi se retrouve à suivre une inconnue voilée au milieu d'un cimetière pour se rendre compte qu'il vient de découvrir le refuge de deux amoureux. Une fois sa surprise passée, il revient à sa voiture et constate que sa ceinture de sécurité est restée attachée. Sur ce, la nouvelle se termine. Que faut-il comprendre de cette ceinture restée attachée? L'homme, fatigué, l'aurait-il bouclée après être sorti du véhicule? Est-il simplement en train de rêver? Ou serait-il mort, devenu esprit, et donc capable de passer à travers les objets? Laquelle de ces options est la bonne? Toutes à la fois et aucune en particulier. Le texte a été volontairement construit pour contenir différentes interprétations, sans que l'on puisse trancher. Mais beaucoup de lecteurs ne comprennent pas cela et pensent que l'auteur, à tout le moins l'auteur, sait quel est le véritable sens de l'histoire. Il faut pourtant accepter qu'un texte ne soit pas unidimensionnel et que sa nature soit double ou triple, car en vérité c'est là sa richesse, n'en déplaise à ceux qui voudraient une réponse claire et unique à chacune de leurs interrogations. Bref, je ne sais pas moi-même ce qui arrive à ce chauffeur de taxi, ni ce qui lui arrivera dans les minutes qui vont suivre son retour à la voiture. Le malaise que cause cet état d'incertitude caractérise bien la littérature fantastique.

     


    «De chez moi»
    par Luc Gauthier-Boucher


    «Ce sont les regardeurs qui font les tableaux.»
    - Marcel Duchamp


    Nous sommes au beau milieu de l'après-midi, mais l'automne est déjà si avancé que, sous ce ciel couvert, il fait aussi noir qu'une heure après le coucher du soleil.

    Je sais qu'en débutant ainsi, mon histoire ressemble à un conte, pourtant elle n'en est pas un: mon imagination de vieux retraité n'a pas ce qu'il faut pour inventer tout ce qui va suivre. Encore que, à bien y penser, rien de ce que je vais dire ne me semble incroyable; c'est tout juste un peu exceptionnel, et tragique puisqu'il est question de la mort d'un homme. Alors disons les choses autrement, pour ne pas avoir l'air d'inventer...

    Dehors, il fait sombre à cause du mauvais temps, mais pas encore assez pour que je ne puisse pas remarquer la présence d'un homme devant la porte d'une maison voisine. Je ne le connais pas et je ne l'ai jamais vu. Il doit être à pied, puisque je ne vois pas de voiture; à moins que quelqu'un l'ait déposé. Il frappe calmement, ensuite il attend. La pluie se met subitement à tomber. L'homme se retourne quelques instants vers la rue pour regarder les gouttes venues du ciel noircir l'asphalte, puis il revient près de la porte et frappe de nouveau. Moi, je ne sais trop pourquoi, je reste à ma fenêtre et l'observe. Voilà, c'est comme cela que tout a commencé.

    Cette maison voisine se situe à peut-être cent mètres de chez moi, de l'autre côté de la rue. Comme on le voit, ses propriétaires ne sont pas mes voisins les plus proches. Avant eux, il y a de chaque côté de ma maison les fils Tessier, le plus jeune à droite et l'autre, nouvellement installé, à gauche. Je connaissais bien leur père, mais pas eux. En face, on trouve le vieux Marcel Raymond et, à sa gauche, madame Gauthier. La bonne femme, sur l'entrefaite, était justement à sa fenêtre, comme moi, à épier cet homme inconnu qui frappait à la porte sans qu'on lui ouvre. C'est peut-être parce que madame Gauthier regardait que j'ai continué de regarder, je ne sais plus trop, je me souviens cependant qu'à ce moment la scène ne m'intéressait pas tellement. N'empêche qu'en vieillissant, je dois devenir un peu plus «écornifleux».

    La maison où se tenait l'inconnu se trouve plutôt en angle par rapport à la mienne, je la vois quand même sans problème, en me tenant près de la fenêtre. Elle est en pierres rondes et de forme rectangulaire; sa haute toiture d'aluminium rouge est percée par trois belles lucarnes donnant sans doute dans les chambres à coucher. Je n'y suis jamais allé, mais les pièces à l'étage du bas ont l'air vaste et leurs plafonds, hauts; l'espace ne semble pas manquer. De fait, c'est toute une demeure, la rue n'en a pas honte! Je ne connais pas ses propriétaires, mais je ne crois pas qu'ils soient particulièrement riches; ils ont dû se couvrir de dettes pour acheter cette maison, les pauvres! Il est vrai qu'ils travaillent tous les deux. C'est un jeune couple; lui s'appelle Tremblay et elle Gagnon, ils ne sont pas d'ici. Je les ai croisés quelques fois, ils ont l'air gentils. Je ne sais rien d'autre à leur sujet et n'ai jamais cherché à m'informer davantage. La jeunesse ne m'intéresse plus. J'ai mon jardin, mon garage, mes outils, et ma petite maison; le reste m'importe en général assez peu. Je parle plus souvent à mes vieux murs qu'à quiconque; je m'entends mieux avec les choses qu'avec les humains.

    La pluie s'était mise à tomber plus fort. L'homme n'avait ni chapeau ni parapluie, il n'avait par conséquent d'autre choix que de rester sur la galerie et d'attendre ou bien qu'on lui ouvre la porte, ou bien que la pluie cesse. Il ne paraissait pas agacé outre mesure par la situation, c'est d'ailleurs ce qui a commencé à m'étonner; tout homme un peu digne de ce nom ne fait pas preuve de tant de patience, il faut avoir assez de fierté et de caractère pour au moins se fâcher un peu. J'aurais voulu le voir un brin furieux ou découragé. Mais non, debout sans bouger, il faisait toujours le même mouvement, avec calme et civilité: par intervalles presque réguliers, son poing se levait et frappait à la porte une dizaine de fois avant de retourner pendre le long de la cuisse... Ce n'était pas normal. Il me semblait que cet homme aurait dû avoir compris depuis longtemps que le logis était inoccupé; son insistance avait à la fois quelque chose d'effronté et de stupide. Madame Gauthier, qui continuait de le surveiller depuis sa fenêtre, entre ses épais rideaux jaunes, a porté inconsciemment la main à sa bouche, les doigts écartés; j'ai reconnu là un geste d'inquiétude qui m'a fait aussitôt découvrir en moi un certain trouble. Lentement, cet homme commençait à me faire peur, car son attitude pour le moins anormale laissait entendre qu'on ne pouvait pas prévoir son comportement. Que ferait-il quand il en aurait assez de frapper à la porte? Est-ce qu'il irait cogner chez les voisins?

    L'homme frappait avec puissance mais sans violence ni rage. Il aurait été absurde d'appeler la police à ce moment puisqu'il ne faisait, en somme, rien de mal. Il attendait quelques dizaines de secondes, en face de la petite fenêtre de la porte, puis frappait de nouveau. Il attendait. Il frappait. Il attendait. Il frappait...

    Je me suis tout à coup mis à imaginer comment ce devait être désagréable, de l'intérieur, d'entendre cette série de coups donnée à répétition. Tous ces toc! toc! toc! toc! toc! toc! toc! résonnaient sûrement dans chaque pièce du bâtiment tant ils étaient appliqués avec fermeté; partout leurs vibrations devaient être perceptibles. Dans ma tête, je croyais entendre l'écho irritant des coups obstinés se multiplier sur les murs des grandes salles. Je devenais impatient, presque en colère contre cet individu tyrannique qui s'acharnait à briser le calme de la demeure inoccupée. J'étais surtout exaspéré par l'immobilité de la maison, par son impossibilité de réagir; je me sentais moi-même les bras ficelés. Je devinais, ou croyais deviner, que la maison souhaitait se débarrasser de cet importun, qu'elle aurait aimé l'écarter d'un coup de porte ou lui lancer quelques pierres de son revêtement. J'ai alors imaginé qu'une gigantesque main invisible venait empoigner tout le corps de l'homme et l'étranglait sur place en lui brisant les os. Au même instant, ou presque, dans la réalité et non plus dans mon imagination, l'homme s'est écroulé sur la galerie. Il venait de mourir.

    Sur le coup, je n'ai pas compris ce qui se passait; j'ignore si j'ai été surpris, alarmé ou satisfait de le voir tomber subitement. Je crois qu'en fait je m'y attendais, comme si à mes yeux il ne méritait que cela. Mais quand j'ai vu qu'il ne se relevait pas, je suis sorti en courant pour lui porter secours. Madame Gauthier n'était déjà plus à sa fenêtre, elle appelait sans doute de l'aide car peu après une ambulance est arrivée, suivie d'une voiture de police. Quant à moi, je n'ai rien pu faire.

    Il paraît que l'homme est mort d'une crise cardiaque. C'était l'oncle du jeune Tremblay. J'ai donné ma version des faits, ce qui revenait à dire la même chose que madame Gauthier, à un détail près, puisque la bonne femme a affirmé qu'avant de tomber, le monsieur s'est approché de la fenêtre, les yeux grands ouverts, comme s'il était soudainement témoin d'une scène incroyable. Ce n'est pas ce que j'ai vu et je n'ai pas hésité à contredire madame Gauthier; je l'ai déjà dit, je ne veux pas faire de cette histoire un conte fantastique. Je serais cependant porté à croire que l'homme a bien dû faire quelques grimaces quand son coeur a lâché; voilà sans doute ce qui a impressionné ma voisine, qui continue de prétendre, même aujourd'hui, que c'est la peur qui l'a fait mourir. Mais la peur de quoi?

    Je ne suis pas insensible face à la mort, je suis simplement impuissant. On m'a dit que j'aurais pu essayer de ranimer le bonhomme, qui n'était pas vieux d'ailleurs (il n'avait que cinquante-deux ans), mais je ne connais rien aux techniques de réanimation et je refuse de prendre quelque blâme que ce soit; on ne peut pas tout savoir. Le fonctionnement du corps humain m'a toujours trop dégoûté pour que je m'y intéresse; le bois, les plantes, c'est tellement plus propre. Au fond, si l'oncle n'avait pas tant insisté devant la porte, il serait probablement encore vivant aujourd'hui. Quand je suis arrivé devant lui, il gisait sur le dos; je voyais son visage, figé, très blême. J'entendais de la musique au travers de la porte, une radio jouait à l'intérieur - c'est ce qui explique à demi pourquoi l'homme n'a pas cessé de frapper: il a pu croire qu'on ne l'entendait pas. La maison était vide pourtant. (On fait souvent cela par ici, quand on sort, on laisse la radio ou le téléviseur en marche pour donner l'impression aux voleurs éventuels que les lieux sont occupés.) J'ai secoué l'homme légèrement, croyant qu'il n'était qu'évanoui; ses paupières entrouvertes laissaient voir un bout de pupille inerte; il ne respirait plus. Je me suis relevé, ne sachant trop quoi faire. La grande fenêtre du salon me renvoyait mon image ou plutôt ses contours; j'avais l'air drôle, figé dans cette vitre; mon immobilité me gênait. J'ai regardé la porte. J'aurais pu frapper, mais je savais bien qu'il n'y avait personne. J'aurais pu frapper quand même, pour avoir l'air de faire quelque chose, mais, à vrai dire, je n'ai pas osé; j'avais encore en tête cette gigantesque main que j'aivais imaginée... J'ai préféré attendre les secours.

    Quelques suggestions de lecture

  • - ABBEY, Eduard, Désert Solitaire
    - AQUIN, Hubert, Prochain épisode
    - BUKOVSKI, Charles, Women
    - CALVINO, Italo, Si par une nuit d'hiver un voyageur...
    - CAMPBELL, Marion, Lines of Flight
    - CASTANEDA, Carlos, Voyage à Ixtlan
    - CÉSAIRE, Aimé, Cahier d'un retour au pays natal
    - CORTAZAR, Julio, Marelle
    - DEPESTRE, René, Alléluia pour une femme jardin
    - ECO, Umberto, Le nom de la rose
    - ECO, Umberto, Le pendule de Foucault
    - FALLACI, Oriana, Un homme
    - GARCIA-MARQUEZ, Gabriel, Cent ans de solitude
    - GARY, Romain (Emile Ajar), Les mangeurs d'étoiles
    - GARY, Romain (Emile Ajar), La vie devant soi
    - GODIN, Marcel, Confettis
    - KHATIBI, Abdelkhebir, Le livre de sang
    - KHOURY, Elias, Un parfum de paradis
    - KUNDERA, Milan, L'insoutenable légèreté de l'être
    - KUNDERA, Milan, Le livre du rire et de l'oubli
    - LABOU-TANSI, Sony, L'anté-peuple
    - MAALOUF, Amin, Léon l'Africain
    - MATHIEU, Claude, La Mort exquise
    - MEMMI, Albert, Le scorpion
    - MILLER, Henri, Le cauchemar climatisé
    - MUKHERJEE, Barhati, Jasmine
    - NABOKOV, Lolita
    - ORWELL, George, 1984
    - PAZ, Octavio, Le singe grammairien
    - PENNAC, Daniel, La petite marchande de prose
    - QUENEAU, Raymond, Zazie dans le métro
    - ROY, Gabrielle, Un jardin au bout du monde
    - SÜSKIND, Patrick, Le parfum

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